L'exposition

Plantes et jardins | Spiritualité et théologie | La production végétale | Agronomie, botanique, architecture des jardins | La botanique scientifique | La vulgarisation botanique | Nos plantes d’intérieur | Le Refuge prussien et la présence actuelle | Horizons exotiques




Les huguenots – plantes et jardins

L’histoire des plantes et des jardins est marquée de l’empreinte étonnamment forte du protestantisme français et de ses ramifications internationales. Dans la France des XVIe et XVIIe siècles, dans les pays du Refuge huguenot après 1685, dans les grandes explorations et la géographie universelle des XVIIIe, XIXe et XXe siècles, l’apport du milieu huguenot est déterminant.

Pour quelles raisons ?

La théologie et la piété y sont pour quelque chose, la nature étant comprise comme le « théâtre de la gloire de Dieu » (Calvin) et la culture de la terre comme une vocation divine donnée jadis à Adam. Certains espèrent retrouver le paradis perdu, d’autres vouent à la Providence divine une confiance stimulante. On se rappelle le célèbre dicton de Sully (1559 -1641), homme d’Etat protestant : Labourage et pâturage sont les deux mamelles qui nourrissent la France, les vraies mines et trésors du Pérou.

La sociologie et l’histoire fournissent d’autres raisons convaincantes. Le protestantisme est lié à l’humanisme par un même amour des Sources et par le désir de s’instruire dans le Livre et les livres, y compris « le livre de la nature ». Ce dernier est-il particulièrement attirant pour des fils de pasteur ? En déchiffrant les mystères de la divinité dans cette autre révélation on s’identifie à la vocation ecclésiastique paternelle tout en s’en démarquant… Rural autant que citadin, le protestantisme français associe la curiosité de la ville à l’environnement ancestral de la campagne. Minoritaire, il cultive les relations internationales.

Persécuté dès le XVIe siècle (Refuge wallon), affrontant un véritable programme d’extermination aux XVIIe et XVIIIe siècles (Refuge huguenot), le protestantisme de langue française se dissémine dans toute l’Europe du Nord et jusqu’en Amérique et en Afrique du Sud. Dans les pays d’accueil il s’agit d’assurer la subsistance et la réussite économique, notamment aussi à l’aide des plantes cultivées, familières et exotiques.

Dans ce milieu, les femmes sont sollicitées et promues : ce sont elles qui apprennent aux enfants les récits bibliques et le chant des Psaumes. Sans aucun doute leur niveau de culture s’est répercuté sur l’ensemble de leurs activités - dont le jardinage et l’agriculture.

Au XIXe siècle, le protestantisme francais développe un élan missionnaire sans pareil qui contribue, au cours de ce grand siècle d’universalisme francophone, à la connaissance des pays d’outre-mer et à une conscience planétaire.

La nature est-elle protestante ?  a pu demander Jean Viard, l’un des grands spécialistes contemporains du monde rural. Les plantes en tout cas et les jardins le sont un peu…


Spiritualité et théologie


Remarques préliminaires

Les plantes et les jardins sont des motifs centraux de la foi chrétienne; pensons au jardin d’Eden et à d’autres images d’harmonie paradisiaque, à l’arbre de la connaissance et à l’arbre de la vie, aux lis dans les champs témoignant de la bonté et de la gloire de Dieu…

« Aimer et travailler » (D. Sölle) – ces deux pôles existentiels de la créature humaine sont exprimés, entre autres, à l’aide de motifs végétaux. La vocation de l’humain consiste à „cultiver et garder“ le jardin; le travail de la terre, autrement dit l’agriculture en est la forme privilégiée (Genèse 2 et 3). Et les amants du Cantique des Cantiques sont l’un pour l’autre „lis parmi les ronces“ et „pommier au milieu des arbres de la forêt“ (Cantique des Cantiques 2/2 et ailleurs).

L’histoire du salut intègre les végétaux. « Plantez des jardins et mangez-en les fruits » dit le prophète aux exilés de Babylone leur annonçant la promesse divine: même en terre étrangère il s’agit d’être „enracinés“ dans la fidélité de Dieu (Jérémie 29/5) – jusqu’à ce qu’Il se manifeste comme le Libérateur. Et alors il y aura des sources jaillissant au désert, sources bordées de cèdres, et le peuple délivré passera par ce paradis renouvelé. Même les arbres battront des mains quand se réalisera la „Rédemption créatrice“ (Esaïe 41/18s. ; 55/12).

Ajoutons à ce tableau incomplet la vision de la Source du Temple assainissant la Mer morte et irrigant des arbres à la production abondante (Ezéchiel 47) qui deviendra dans le Nouveau Testament vision de la Jérusalem nouvelle avec « un arbre de vie produisant douze récoltes ; chaque mois il donne son fruit, et son feuillage sert à la guérison des nations » (Apocalypse 22/2). Jésus lui-même adopte ce langage dans le style simple et percutant de ses paraboles végétales du Royaume de Dieu (le grain de sénevé, le semeur, le blé qui germe et qui pousse tout seul, l’ivraie – car il y a aussi la « mauvaise herbe »…) et dans la symbolique de son dernier repas associant le blé et la vigne.

Dans notre exposition nous avons retenu de cette tradition très riche deux éléments seulement: le motif du Christ jardinier dans l’Evangile de Jean et le Psautier avec ses nombreuses références aux plantes et aux jardins.

Le Christ jardinier

Selon l’Evangile de Jean, le tombeau de Jésus se trouve dans un jardin. Le matin de Pâques, Marie Madeleine y rencontre le Ressuscité ; elle le prend pour le jardinier (Jean 20/15).
L’interprétation ultérieure – conforme à toute une série de « méprises révélatrices » dans l’Evangile de Jean – a vu dans ce passage l’annonce du Christ jardinier : nouvel Adam jardinier du paradis, jardinier de l’Eglise prenant soin des âmes…

Dans l’art chrétien, le Christ jardinier a été fréquemment représenté, même dans un décor d’époque exhibant des plantes exotiques. Parmi les exemples présentés ici, Rembrandt relève de la tradition réformée (calviniste) qui est celle des huguenots.

Plantes et jardins chez Calvin et dans le Psautier huguenot

Le Réformateur français Jean Calvin (1509 – 1564) considère la nature comme un spectacle offert au regard de la foi : il parle d’un théâtre de la gloire de Dieu. A cet égard le Psautier (que Calvin compare à un miroir de l’âme) joue un rôle de premier plan. En louant et en priant Dieu, de nombreux Psaumes dépeignent les merveilles du monde créé, la vigne d’Israël, l’arbre vigoureux, le végétal dans sa diversité, les jardins, les paysages, les saisons…

Or, mis en vers et en musique sous la forme du Psautier huguenot, les 150 Psaumes alimentent quotidiennement la piété réformée. On les chantait en marchant et en travaillant, en lavant le linge, en prison et quand la dernière heure approchait.

… Sois donc béni pour la saveur du pain,
Pour avoir fait de la terre un jardin.
Guide la main qui sème et qui moissonne
Pour que la vie s’élargisse et foisonne.
- Extrait du Psaume 104, strophe 4 -
Sauvés de la terre étrangère,
Nous étions ta vigne prospère.
Tu as labouré le terrain,
Planté la vigne de ta main ;
Tu as couvert champs et coteaux
De la vigueur de ses rameaux.
- Strophe 3 du Psaume 80 –
C’est ton amour, Seigneur, qui donne
Ce qui germe et fleurit,
Et tous ces fruits dont tu couronnes
L’année que tu bénis.
Sur l’herbe neuve de la plaine
Ruisselle la rosée,
Les vallées sont des coupes pleines
De l’or mouvant des blés.
- Strophe 5 du Psaume 65 –
Le jardin refuge de Bernard Palissy (1510 – 1590)

Palissy est surtout connu comme céramiste royal un peu « savant fou ». Mais cet artiste de génie, largement autodidacte, est en même temps un écrivain doué, un prédicateur au sein de l’Eglise Réformée et un théoricien de l’agriculture, du jardinage et de l’architecture des jardins.

Dans son traité Recette véritable (1563) Palissy expose un jardin imaginaire rappelant l’Eden originel : « Je ferai un autant beau jardin qu’il en fut jamais au monde, hormis celui du Paradis terrestre. » Par la  quadrature de son plan, le jardin évoque – selon un schéma convenu - les quatre fleuves du paradis (cf. Genèse 2/10 ss.). Il comprend des grottes ornées de décorations céramiques dont des citations bibliques tirées des livres sapientiaux (selon Frank Lestringant, « la grotte est aussi un lieu matriciel évident où l’on peut s’interroger sur l’origine de la matière, de l’inanimé et de l’animé, sur l’origine de la vie, en un mot, comme Léonard de Vinci et d’autres le font aussi »).

Palissy imagine son jardin comme un refuge offert aux chrétiens réformés persécutés, vision qui reflète les guerres de religion et les horreurs qu’il a lui-même vécues. Plusieurs fois emprisonné pour sa foi protestante, il mourra à la Bastille de faim et de manque de soins.

Palissy dit avoir conçu son jardin en entendant un chœur de vierges chanter des psaumes huguenots sur les bords de la Charente… Le Psaume 104 qui magnifie les merveilles du Créateur est la principale inspiration théologique du jardin utopique de Palissy.

Certains indices mis à jour dans le parc du château de Troissereux ont conduit à l’hypothèse (controversée) selon laquelle le jardin de Palissy aurait été réalisé dans des fiefs protestants de la région de Beauvais.


Les huguenots et la production végétale


Les huguenots et le maraîchage

Dans de nombreux pays on relate la contribution des Réfugiés réformés venus de France à la diversification des potagers et donc de la cuisine.

A Genève (Plainpalais) ils ont importé du Midi le cardon (proche de l’artichaut) et la bette à côtes. En Grande Bretagne une variété de haricot appelée Refugee rappelle leur souvenir. Le Danemark doit à la colonie de Fredericia la culture de la pomme de terre.

Dans le Brandebourg et en Prusse ils « firent connaître les choux-fleurs, les asperges, les artichauts, la salade surtout dont le nom même atteste en allemand l’origine française » (Charles Weiss, 1853).
En montrant aux autochtones la possibilité de consommer des haricots verts (plutôt que secs) ils s’attiraient le sobriquet de « mangeurs de haricots ».

En cultivant le melon en châssis les huguenots suscitaient l’admiration. Le principe est déjà expliqué chez Olivier de Serres (1600) qui recommande, en pays froid, de recouvrir « la fossette de la melonière » à l’aide de « grands chapeaux façonnés comme cloches par bas » d’un pied de diamètre.

Savez-vous planter des choux? – cette comptine parmi les plus populaires date d’avant le XVIIe siècle. Pour les tout petits c’est une façon de se familiariser avec les parties du corps et… de se sensibiliser au jardinage. Née en Afrique, fille de pasteurs réformés français, Nathalie Dieterlé en a fait un livre pour enfants avec des animaux africains (plantant des choux à la mode de chez eux). Le jardin, l’exotisme, l’éducation et la formation – un mélange huguenot.

Les fruits, le vin et la soie…

Le huguenot Jean Bauhin (1560 – 1612) est l’un des tout premiers pomologues de l’histoire. Certaines des variétés qu’il a décrites dans le comté de Montbéliard existent encore comme par exemple la pomme pentagonale ou Api étoilé. Dans la même contrée de tradition protestante, l’association des Croqueurs de pommes se bat depuis trente ans pour le patrimoine fruitier.

En Angleterre et en Prusse on attribue aux huguenots quelques variétés anciennes de fruits, mais les données ne sont pas toujours très précises.

Il est bien attesté, en revanche, que le vin d’Afrique du Sud remonte à l’immigration huguenote de la fin du XVIIe siècle. Des efforts similaires faits par les huguenots en Amérique (en Floride par exemple) n’ont pas été autant couronnés de succès.

La culture des mûriers blanc et noir pour l’élevage du ver à soie a été prônée par Olivier de Serres (1539 – 1619) qui réussit à en convaincre le roi Henri IV. Dans les pays du Refuge, de vieux spécimens de mûrier sont les témoins tardifs de cette production importante jusqu’au XIXe siècle (photos : mûrier noir dans la cour de l’ancien Orphelinat français de Berlin, Friedrichstrasse 129).


Agronomie, botanique, architecture des jardins : les fondateurs (XVIe – XVIIe siècles)


Olivier de Serres (1539 – 1619)

Olivier de Serres est considéré comme le « père de l’agronomie française ». Enfant du Vivarais dans l’Ardèche actuelle, ce gentilhomme protestant est l’auteur du premier grand traité d’agriculture raisonnée intitulé « Théâtre d’agriculture et mesnage des champs » (1600). Cette somme monumentale d’un millier de pages, qui allie érudition et bon sens, professionnalisme solide et innovation expérimentale en y ajoutant la foi en la Providence, a exercé une influence importante sur les campagnes françaises de l’époque.

On y trouve des dessins de jardin à la française dont certains en hommage à Henri IV avec la devise « Duo proteget unus » - Un seul protégera les deux (partis, à savoir catholique et protestant) : allusion à l’Edit de Nantes de 1598. Par ailleurs, Serres est l’inventeur de la « spirale à herbes » (montagnette) permettant de concilier les exigences diverses des plantes médicinales.

Aujourd’hui encore, le Domaine du Pradel, demeure d’Olivier de Serres, est un lieu de formation agricole et de recherches agronomiques.

Charles de l’Ecluse (Carolus Clusius)

Non sans raison Charles de l’Ecluse (1526 – 1609) a été appelé par ses contemporains le prince des descripteurs et le père des fleurs. Il est le botaniste le plus important de la Renaissance par l’étendue de ses connaissances même dans des domaines peu traités avant lui (les champignons), par ses explorations approfondies de la flore alpine par exemple, par son vaste réseau de relations internationales et par l’esprit systématique de ses traités.

Né à Arras dans les Flandres, Clusius eut l’honneur d’être nommé intendant des jardins impériaux à Vienne en 1573. Or, en 1588 ce protestant fidèle à sa foi dut quitter la cour des Habsbourg et finit par s’établir en 1593 à Leyde aux Pays-Bas après une étape intermédiaire à Francfort-sur-le-Main. Leyde lui doit son jardin botanique prestigieux, à l’époque le plus important au nord des Alpes.

« Ses cultures de bulbes et de tubercules du Moyen Orient – jacinthes, iris, lis, fritillaires, glaïeuls, … et surtout tulipes – ont métamorphosé le jardin en Europe du Nord… » (G. van Zuylen). En dehors des bulbes à fleur, Charles de l’Ecluse introduisit de nombreuses autres plantes cultivées en Europe centrale dont la pomme de terre (en Allemagne), la renoncule asiatique, le marronnier d’Inde et le laurier-cerise.
Les architectes de jardins huguenots

Jadis il y avait un Jardin de Heidelberg tout aussi célèbre – dans le monde calviniste – que le Catéchisme de Heidelberg. A l’époque, la capitale du Palatinat se mettait à rivaliser avec Vienne et s’imaginait déjà résidence d’un futur Empereur calviniste… L’ingénieur et architecte normand Salomon de Caus (1576 – 1626) avait fait de l’Hortus palatinus (1615-20) son chef d’œuvre, n’hésitant pas à compromettre la défense du château en créant de superbes terrasses… La Guerre des Trente Ans (1618 – 1648) a emporté cette merveille considérée par le parti catholique des Habsbourg comme le symbole intolérable de la présomption…

Faut-il se consoler en se rappelant que même les jardins de Versailles ne seraient pas sans une grande tradition protestante qui les précède et les prépare ? Jacques Androuët du Cerceau (v. 1515 – 1586 ; Tuileries), Claude Mollet (env. 1550 – 1630 ; jardins de Saint-Germain-en-Laye) et précisément Salomon de Caus sont avec leurs descendants respectifs de grands architectes des jardins et des réformés français. De Caus se passionnait d’ailleurs pour les ouvrages hydrauliques et expérimentait avec la force motrice de la vapeur annonçant de la sorte la machine à vapeur de son correligionnaire Denis Papin (1647 – 1712).

La botanique scientifique des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles : exemples français, suisses et hollandais


Jean Bauhin (1541 – 1612) & Gaspard Bauhin (1560 – 1624)

Fils de l’ancien médecin de Marguerite de Navarre (réfugié à Bâle), les frères Bauhin furent tous deux des botanistes importants. Dans le jugement des historiens, Gaspard dépasse encore Jean : créateur du jardin botanique de Bâle, renouvelant la botanique systématique et la nomenclature, décrivant environ 6000 espèces, il est « le Linné du XVIIe siècle ».

Chez Gaspard Bauhin on trouve la première description botanique précise de la pomme de terre ; c’est lui qui la baptise Solanum tuberosum, nom scientifique qu’elle porte toujours.

Pierre Magnol

Le magnolier est beaucoup plus connu que le médecin et botaniste qu’il honore, Pierre Magnol (1638 – 1715), directeur du Jardin botanique de Montpellier.

Sa vie coïncide avec la période la plus difficile du protestantis-me français. En révoquant l’Edit de Nantes en 1685, Louis XIV retire aux Eglises réformées leur légalité. Fallait-il que Magnol avec sa famille cherche refuge à l’étranger, dans les pays protestants ? Ou alors était-il préférable de se convertir au catholicisme – sans véritable conviction mais loyalement vers l’extérieur ? Il finit par franchir ce pas, non sans peine, sous l’influence de son ami et collègue botaniste Joseph Pitton de Tournefort (1656 – 1708), catholique pieux et bienveillant.

Magnol incarne donc la situation composite faite d’assimilation réelle ou feinte, d’émigration intérieure, parfois aussi de résistance ouverte et de répression sanglante, qui était celle de la grande majorité des réformés français, - ceux restés au pays - jusqu’en 1787 (Edit de tolérance).

Magnol fut un penseur original. Il aspirait à un système naturel du règne végétal, système qu’il se figurait comme l’expression de relations de descendance. Ces idées impliquent l’évolution sans la nommer. Magnol introduit la catégorie de la famille végétale (1689). Observateur attentif et collectionneur, il rédige une flore locale de Montpellier (1686) réunissant le plus exhaustivement possible les espèces de sa région.

Quant au Magnolia (que Magnol n’a jamais vu), il lui fut dédié en 1703 dans l’Amérique lointaine par Charles Plumier, français lui aussi – et religieux capucin.

Albert de Haller (1708 – 1777)

Bernois de culture allemande, mais passablement bilingue, ce savant universel a marqué la jeune université de Göttingen, ville dont il a créé, dans la même rue, le Jardin botanique et la Paroisse réformée. On lui doit une vaste flore helvétique, mais aussi la révolution mentale qui fait du redoutable désert alpin la haute montagne sublime (poème épique « Die Alpen »).
Genève et les De Candolle…

Aux alentours de 1800 Genève devient progressivement une véritable capitale mondiale de la botanique. Plusieurs théologiens et pasteurs réformés en sont des représentants: Charles Bonnet (1720 – 1793), Jean Senebier (1742 – 1809 ; la photosynthèse), Jean-Pierre Etienne Vaucher (1763 – 1841 ; les algues, cf. le genre Vaucheria), Jacques Denis Choisy (1799 – 1859 ; l’Oranger du Mexique Choisya ternata peut donc passer pour un emblème de cette époque et de ce milieu).

Deux générations de la famille de Saussure apportent leurs contributions, l’alpiniste Horace-Bénédict de Saussure (1740 – 1799) et le physiologiste Nicolas Théodore de Saussure (1767 – 1845). Il y a

Edmond Boissier (1810 – 1885) et son gendre William Barbey (1842 – 1914)…

Mais en premier lieu il faut citer la dynastie des De Candolle qui incarne, au fil de quatre générations, la réputation progressiste de la botanique genevoise du XIXe siècle. Les De Candolle descendent de Réfugiés d’origine provençale. Augustin Pyramus de Candolle (1778 – 1841, photo) et son fils Alphonse (1806 – 1893) sont de grands systématiciens et collectent une masse de données telle que l’herbier genevois est aujourd’hui encore l’un des plus vastes au monde.

Coïncidence significative : le célèbre Mur des Réformateurs s’élève à l’emplacement de l’ancien Jardin botanique de Genève (photo) !

Edmond Boissier (1810 – 1885)

Le genevois Edmond Boissier descend de Réfugiés languedociens. Les Boissier ont été très engagés dans l’Eglise Réformée et dans la diffusion de la Bible. Au sein de l’immense « Herbier Boissier », il y a six mille espèces végétales décrites par ce savant discret et généreux.

L’une d’entre elles raconte son histoire d’amour – belle et triste. Une fleur printanière de nos jardins, le Chionodoxa luciliae perpétue le nom de la jeune femme d’Edmond Boissier, Lucile Buttini. Elle était âgée de 20 ans lorsque son mari découvrit cette espèce sur la côte ouest de la Turquie. En regardant ces fleurs l’amoureux voyait les yeux bleus de sa belle. Lucile lui fut arrachée sept ans plus tard par la fièvre typhoïde. Mais tous les ans, au mois de mars, elle continuera de vous faire un clin d’œil à vous qui connaissez maintenant l’histoire…

Le Paradis du Cap et les trois Commelin…

L’Afrique du Sud – néerlandaise à l’époque – fascinait les botanistes du XVIIe siècle au point qu’ils se croyaient en présence d’un reste dispersé du paradis terrestre (aux dires de l’un d’eux, Paul Hermann, fils d’un organiste de Halle). Quelques rares huguenots s’établirent là-bas et développèrent la viticulture. Plusieurs dizaines de milliers de huguenots, en revanche, vivaient en Hollande même, pays du Refuge parmi les plus importants. Le nom d’un quartier d’Amsterdam – Jordaan – serait dérivé du mot « jardin » : les Réfugiés y avaient leurs plantations…

Parmi les botanistes huguenots de Hollande la famille Commelin occupe la première place. Jean (Jan) Commelin (1629 – 1692) et son neveu Gaspard (Caspar ; 1667 – 1731) décrivirent entre autres plusieurs des espèces sud-africaines de Pelargonium dont les croisements produisirent nos géraniums actuels.

Il y avait un troisième Commelin mais qui mourut à un âge si jeune qu’il ne pouvait rien contribuer d’important à la botanique. Les trois Commelin ont inspiré le nom du genre Commelina – trois pétales dont deux bien développés et un troisième de peu d’apparence…


La vulgarisation botanique


Antoine du Pinet (env. 1510 – 1584)

Franc-comtois (né à Baume-les-Dames), théologien et écrivain protestant, ami de Calvin, Pinet est l’auteur de l’une des premières flores de poche. Son Historia plantarum de 1561 est un condensé de Mattioli et d’autres grands botanistes de l’époque : livre de vulgarisation, compilé, polyglotte, destiné à servir sur le terrain, une sorte de « Guide Hachette » du XVIe siècle…

Jean-Jacques Rousseau (1712 – 1778)

C’est lors de son séjour à Môtiers (Neuchâtel) et sur l’Ile Saint-Pierre (Lac de Bienne) que Rousseau commençait à s’intéresser à la botanique et la pratiquait avec un sérieux certain. Lecteur de Linné, il peut être considéré en la matière comme un amateur réellement compétent.

Ses « Lettres sur la botanique à Madame Delessert » (1771-73) sont destinées à l’éducation d’une petite fille, la botanique étant censée émousser le goût des amusements frivoles… Le but est donc pédagogique. Le frère de la petite, le futur banquier et homme politique Benjamin Delessert devint d’ailleurs un mécène passionné de l’étude des plantes.


Les huguenots et nos plantes d’intérieur


Le Poinsettia

L’une des familles du Refuge huguenot de Charleston en Caroline du Sud s’appelait Poinset. Un descendant, Joel Roberts Poinsett (1779 – 1851) découvrit en 1825 au Mexique le Poinsettia pour la botanique moderne – et pour d’innombrables décorations de Noël dans le monde entier.
Le nom scientifique actuel de cette plante appelée cuetlaxochitl par les aztèques est Euphorbia pulcherrima (« la très belle euphorbe »). Mais en anglais et en français on continue de la rapporter au patronyme huguenot de son premier collectionneur.

Joel Roberts Poinsett ne fut botaniste qu’à ses heures perdues ; en tant que diplomate, militaire et politicien il a marqué de son empreinte l’histoire des Etats-Unis au début du XIXe siècle, surtout pour les relations avec les Etats nouvellement indépendants d’Amérique latine.

L’anniversaire de la mort de Poinsett, le 12 décembre, a été proclamé aux Etats-Unis National Poinsettia Day.

Les américains sont très fiers de posséder à côté de l’arbre de Noël provenant d’Europe un autre symbole de Noël universellement répandu et qui est, lui, originaire de leur continent.
Cactus de Noël et Coussin-de-belle-mère…

Des industriels de la grande bourgeoisie huguenote (protestante française) créèrent au XIXe siècle de vastes collections de plantes exotiques (p. ex. Godeffroy à Hambourg, Ravené à Berlin, Koechlin, Mieg, Schlumberger, Zuber et autres à Mulhouse surnommée « le Manchester français »).

Deux célèbres collectionneurs de Cactées sont à mentionner spécialement : Frédéric Schlumberger à Rouen et Hermann Gruson à Magdebourg (paroisse wallonne). Le Cactus de Noël Schlumbergera truncata et le « Coussin-de-belle-mère » Echinocactus grusonii leur sont dédiés. Les serres de Gruson se visitent encore de nos jours.

Le Saintpaulia

Le Saintpaulia ionantha (« à fleurs de violette ») nous renvoie à l’ancien Empire colonial allemand et… à la tradition huguenote prussienne. Walter von Saint-Paul Illaire (1860 – 1916) fut administrateur de la province de Tanga en Afrique orientale allemande (la Tansanie actuelle). En 1892 il trouva la plantule dans l’ombre de la forêt vierge des Monts Usambara. De là, la Violette d’Afrique fut expédiée à Berlin et à Hanovre (ville où travaillait le botaniste Ulrich von Saint-Paul Illaire, dendrologue réputé et père de Walter).

De nos jours le Saintpaulia – aux formes et aux couleurs désormais les plus variées – est la plante d’intérieur la plus répandue de toutes.


Le Refuge prussien et la présence réformée française actuelle à Berlin et dans le Brandebourg
Fleurs et melons à Berlin…


Au XVIIIe siècle de nombreux établissements horticoles s’implantèrent dans les faubourgs méridionaux de Berlin ; ils étaient entre les mains de jardiniers huguenots dont certains (Mathieu et Bouché) formaient de véritables dynasties. Bouché est connu pour ses cultures de jacinthes (dont la variété La jolie blanche), pour ses centaines de variétés d’auricules (au début du XIXe siècle) et plus tard pour ses rosiers importés de France. Les melons cultivés à l’abri des intempéries firent sensation ; plus tard, sous l’Empire allemand, les serres de Bouché attiraient les promeneurs en leur offrant une ambiance de salon de thé.

La Blumenstraße (rue des Fleurs) au Faubourg de Stralau rappelle cette tradition. Le « Temple aux melons » (Melonenkirche, Kommandantenstraße), en revanche, a disparu sous les bombardements de la Deuxième Guerre mondiale. Des anecdotes au sujet des jardiniers huguenots circulent toujours : les cerises de Sanssouci et le jardinier Sarre ou encore le jardinier Razé pratiquant la magie aux heures nocturnes. Comment se serait-on expliqué autrement les étonnantes fleurs doubles et multicolores qu’il proposait au bon peuple ?

L’influence du Refuge prussien sur les noms de plantes

Les jardiniers huguenots ont légué au parler régional de Berlin des noms de plantes français encore en usage il y a un siècle. Selon les indications de Krausch, la baldingère panachée s’appelait « Ruban de bergère » et le souci Kockderosch (= Coq de roche ? La couleur rappelle celle de l’oiseau du même nom). Les planteurs de tabac de la Marche ukraine (Uckermark) ont également transmis à la langue allemande de leur milieu une terminologie française spécifique.

Neuchâtel

Neuchâtel fut à partir de 1707 une possession prussienne quoique francophone et enclavée entre la France et la Suisse. Les XVIIIe et XIXe siècles y virent se développer un milieu productif de naturalistes présentant des liens avec l’Eglise Réformée et… avec Berlin.

Le meilleur exemple en sont les frères Charles-Henri Godet (1797 – 1879) et Frédéric Godet (1812 – 1900), botaniste le premier, précepteur du prince héritier de Prusse et plus tard professeur de théologie le second. Le Godetia, fleur annuelle très appréciée des amateurs de jardins perpétue le nom de Charles-Henri Godet.

Une espèce de tournesol, Helianthus salicifolius, a été rapporté en 1834, de l’ouest des Etats-Unis, par le neuchâtelois Albert de Pourtalès et son ancien précepteur Charles Joseph La Trobe, lui-même descendant du Refuge huguenot de Londres.

Alexandre de Humboldt

Alexandre de Humboldt (1769 – 1859) est huguenot par sa mère Marie Elisabeth Colomb. C’est à
Paris, d’ailleurs, qu’il reçut des impulsions décisives pour sa carrière de chercheur et d’explorateur ; bon nombre de ses ouvrages sont rédigés en français.

Une tomate sauvage, Solanum humboldtii, représente ici les trois mille plantes d’Amérique latine dont on doit la découverte et la description à Alexandre de Humboldt.

L’apport scientifique majeur de Humboldt se situe cependant dans l’étude des zones climatiques et de l’étagement altitudinal et, de façon générale, des interactions entre végétation et facteurs du milieu. Fondateur de la phytogéographie, il est l’un des précurseurs les plus importants de l’écologie actuelle.

Adelbert de Chamisso de Boncourt (1781 - 1831)

Il n’était point huguenot – mais si proche des Réfugiés berlinois que ceux-ci le considéraient comme l’un des leurs, ou presque. Véritable « homme-passerelle » il se voyait comme un être conjugant les dualités : français et allemand, catholique et protestant, poète et naturaliste, spécialement botaniste (sous influence genevoise !). En étudiant les plantes aquatiques on tombe sur le nom de Chamisso ; le potamot capillaire par exemple porte encore le nom de Potamogeton trichoides que Chamisso lui a donné.

La flore de la côte ouest américaine est associée, elle aussi, à son œuvre. C’est en partant de là que le Pavot de Californie a colonisé nos jardins. Chamisso l’a découvert et baptisé Eschscholzia californica en hommage à son ami le médecin de bord de l’expédition «Rourick ».

L’inlassable production de fleurs orange vif a rendu cette petite merveille très populaire : tous les ans on célèbre le 6 avril aux Etats-Unis le National California Poppy Day.

Un jardin interculturel

Depuis plus de 10 ans notre jardin dans la „Rue de la Paix“ (Straße des Friedens) à Langerwisch est un lieu de vie francophone associant dans le travail et dans la fête africains et européens de différents pays. Modestement mais concrète-ment il est un jardin de la rencontre des cultures. Pour cette raison nous sommes en relation avec le mouvement des « Jardins interculturels » dont le but est de créer des jardins qui soient des lieux d’intégration.

Jardin du Refuge/Hugenottengarten à Langerwisch : sauvegarder la diversité

Nous coopérons avec des organismes chargés de sauvegarder la biodiversité végétale notamment le VERN dans le Brandebourg et le Conservatoire botanique de Franche-Comté en France. Plusieurs jardins botaniques sont prêts à nous aider (pour l’instant Potsdam, Neuchâtel et Berne).
Un exemple : grâce à VERN nous avons pu obtenir la variété historique d’un petit œillet appelé mignardise ou mignonette (Dianthus plumarius à fleurs simples). Nous le multiplions nous-même et l’utilisons en bordure de chemin – comme dans les jardins français du XVIIe siècle.

En communion avec les Eglises réformées françaises

Les paroisses réformées françaises de Berlin-Brandebourg sont passées à la langue allemande au cours du XIXe siècle tout en restant très attachées à leur origine culturelle et à leur spécificité confessionnelle. Dans les années 1990 elles ont accueilli à nouveau des protestants francophones qui se sont regroupés pour l’essentiel dans la Communauté protestante francophone au sein de la Paroisse huguenote (Französische Kirche) de Berlin. Pendant sept ans (1994 – 2001), le jardin de Langerwisch a été le jardin pastoral (et occasionnellement paroissial) des protestants francophones. La présence et la participation de chrétiens réformés français de Berlin, de Potsdam, de France et de Suisse et de divers pays européens et africains sont inscrites dans l’histoire de ce jardin. Une histoire qui continue…


Horizons exotiques – les voyageurs huguenots


Maria Sibylla Merian

Anna Maria Sibylla Merian (1647 – 1717) naquit à Francfort-sur-le-Main d’un célèbre père graveur issu de famille patricienne bâloise. Par son grand-père Théodore de Bry, éditeur et imprimeur, et par son beau-père le peintre de fleurs Jakob Morell elle appartient au milieu réformé français du Refuge wallon. Elle-même a rejoint à un certain moment le groupe calvino-piétiste des Labadistes. Au terme d’une vie mouvementée (comprenant un voyage de recherches au Surinam) elle mourut à Amsterdam.
Merian est particulièrement connue pour sa représentation (généralement) fidèle non seulement des papillons mais aussi des chenilles et des chrysalides et d’autres insectes «laids à voir ». En raison de cette faune associée se dégage de ses gravures de plantes un charme particulier d’air libre. C’est des indiens d’ailleurs qu’elle reprit beaucoup de noms de plantes du Surinam. Un certain nombre de ses illustrations floristiques servent de types (c'est-à-dire d’échantillons authentifiant la description scientifiquement valide de l’espèce). Tel est le cas de la patate Manihot esculenta que nous présentons ici.

Conclusion provisoire…

Les voyageurs huguenots ne sont représentés pour l’instant que par un seul exemple – mais quel exemple ! La personnalité exceptionnelle de Maria Sibylla Merian et l’exploit de son voyage au Surinam (en compagnie de sa fille…) méritent bien de servir de modèle à un ensemble de grands voyageurs et collectionneurs de plantes huguenots. Elle est déjà en bonne compagnie : Alexandre de Humboldt et Edmond Boissier ont parcouru de vastes régions du globe…

Il y en a d’autres que nous présenterons prochainement :

- Jean de Léry (1534 – 1613), pionnier des récits de voyage avec son « Histoire d’un voyage faict en la terre du Bresil autrement dite Amerique » (1578) ;

- Elisée Reclus (1830 – 1905), fils de pasteur, géographe et anarchiste, avec sa « Géographie universelle » basée sur des investigations les plus étendues dans tous les coins du monde ;

- Pierre Loti (à la ville : Julien Viaud ; 1850 – 1923), écrivain-voyageur, grand romantique des mers du Sud, turcophile (une superbe terrasse panoramique à Istanboul porte son nom) et qui s’extasie devant les « roses, d’énormes touffes de roses » en Perse (la « Rose de Resht » en témoigne dans notre jardin) ;

- Théodore Monod (1902 – 2000), fils de pasteur et fidèle de la paroisse réformée de l’Oratoire du Louvre à Paris, disciple d’Albert Schweitzer, botaniste, zoologiste, ethnographe, l’un des derniers grands naturalistes universels de l’histoire, passioné du désert et humaniste défenseur de toutes les grandes causes liés au respect de la vie.







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